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Startups et grands groupes [Part 3] : le corporate venturing ou l’arrivée de nouveaux acteurs puissants

L'agence de notation pour les startups Early Metrics présente, dans une série d'articles, certains des principaux enseignements que l’on peut tirer de la collaboration entre les grands groupes et les startups, peut-être l’une des relations économiques majeures du 21e siècle.

Après nous être intéressés au pourquoi (Part 1 : Une amitié nécessaire) et au comment (Part 2 : Les règles du jeu), nous conclurons la série sur la question du co-développement (Partie 4). Pour le moment, parlons du corporate venturing et tâchons de répondre aux trois questions que les experts du secteur se posent actuellement :

  • Pourquoi les grands groupes ont-ils intérêt à prendre des parts dans des startups ?
  • Pourquoi les startups se tournent-elles vers les grands groupes plutôt que vers les sociétés de capital-risque pour lever des fonds ?
  • Quels sont les principaux enseignements à tirer de ce nouveau mode de financement des jeunes entreprises et les conséquences potentielles sur le capital-risque traditionnel

 

Qu’est-ce que les fonds de corporate venturing (ou Corporate Venture Capital, CVC) ?

Le corporate venturing désigne le développement de structures de capital-risque dédiées au sein de grands groupes, permettant à ces derniers une prise de participation directe dans de petites entreprises innovantes.

Actuellement, aux États-Unis, près de 50 % des grands groupes possèdent de telles entités financières : les CVC ont investi 6,9 milliards d’euros en 2015.

De grandes sociétés internationales comme Google ou Microsoft incarnent parfaitement cette tendance. La première a créé Google Ventures (GV) en 2009 et a depuis investi dans plus de 300 entreprises : Uber, Nest (acquise par Google en 2014) ou Slack, par exemple. La seconde a fondé Microsoft Ventures, qui investit dans les produits et solutions de secteurs proches de son métier de base, comme l’intelligence artificielle, les analyses, le SaaS ou l’infrastructure cloud.

 

 

Mais les temps changent, et le corporate venturing n’est plus l’apanage de la Silicon Valley. Des sociétés spécialisées ont créé leurs propres fonds d’investissement dans des secteurs très variés. Par exemple, Safran Corporate Ventures ou Total Energy Ventures prennent régulièrement des parts dans des startups prometteuses, dans le monde entier. Les assureurs ne sont pas en reste, comme en témoigne l’investissement de la Macif et de la Matmut dans Carizy : « Nous avions besoin de passer au numérique pour simplifier l’achat et la revente de voitures pour nos abonnés », explique Bertrand Berlin, vice-président et directeur du développement de la Macif.

La prise de participation dans des entreprises en phase de démarrage n’est plus réservée aux acteurs traditionnels de l’investissement, ce qui signifie que le domaine du capital-risque est en passe de se déprofessionnaliser. Cette nouvelle tendance montre également que l’investissement est désormais perçu comme faisant partie intégrante de la stratégie d’entreprise.

 

La promesse du donnant-donnant

Mais pourquoi les grands groupes investissent-ils directement dans de jeunes pousses au lieu de conclure des partenariats avec elles ? Et pourquoi celles-ci acceptent-elles cette prise de participation ? Tâchons de comprendre les mécanismes qui motivent les deux parties prenantes de cette collaboration.

Alors que les fonds de capital-risque (CR) traditionnels ont pour but d’optimiser financièrement leurs investissements initiaux pour sortir du capital avec une plus-value après quelques années, l’un des principaux objectifs des CVC est de capitaliser sur leurs parts d’un point de vue commercial. En effet, même s’ils ne détiennent que 10 à 15 % d’une startup, ils bénéficient au final d’un accès à 100 % de ses compétences et technologies.

Cette stratégie pourrait donc coûter dix fois moins cher que le développement d’un projet en interne, tout en conférant aux grands groupes un avantage sur la concurrence. Comme l’indique Joeri Kamp, directeur de l’information et de l’innovation chez Eneco, dans un rapport de KPMG sur la collaboration entre startups et grands groupes : « Nous investissons dans les startups pour des raisons plus stratégiques que financières ».

Quant aux startups, leur principal objectif est d’obtenir plus que le soutien financier et les capacités de gestion promis par les sociétés de capital-risque traditionnelles. D’après KPMG, les startups qui intègrent de grands groupes dans leur conseil d’administration sont 19 % plus susceptibles d’instaurer la collaboration afin d’accéder à des installations de test et de production, et 26 % moins susceptibles de le faire pour améliorer leur visibilité et leur image de marque. Cela montre que l’on attend des CVC une contribution efficace et opérationnelle à la croissance d’une startup, au moins à moyen terme.

 

Les règles des CVC en matière d’investissement pour une relation fructueuse avec les startups

Il ne fait aucun doute que la structure même des grands groupes les ralentit dans leurs processus décisionnels. Toutefois, maintenant qu’ils sont en concurrence directe avec les fonds traditionnels, les grands groupes comprennent la nécessité d’accélérer la prise de décision afin de se rapprocher des standards du capital-risque et d’effectuer rapidement des placements intéressants.

Autre règle : ne pas prendre trop d’actions lors du premier investissement. Pour un grand groupe rompu aux reprises, fusions et acquisitions, investir dans une startup signifie changer ses habitudes et procéder à des investissements plus limités. Les CVC doivent également accorder aux entreprises dans lesquelles elles investissent une certaine liberté dans leurs opérations quotidiennes : pouvoir compter sur le soutien d’un grand groupe présente de nombreux atouts pour une jeune pousse, mais l’intervention du CVC en matière d’adaptation au marché peut mettre en péril le déploiement du service ou des produits de la startup.

Prenons un exemple concret : le grand groupe actionnaire impose des conditions d’exclusivité drastiques à la startup dans laquelle il investit. Dans ce cas, la répartition des tâches entre le partenaire commercial et l’investisseur n’est pas respectée. Le fonds de corporate venturing ne doit pas oublier que la collaboration n’a pas qu’un objectif commercial : elle vise également un retour sur investissement financier et une possible plus-value en sortie. Il est donc temps d’adopter les réflexes d’un acteur financier.

 

CVC et CR : la guerre est-elle déclarée ?

Les sociétés de capital-risque traditionnelles doivent-elles avoir peur des fonds de corporate venturing ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, en particulier parce que les intérêts de ces entités ne convergent pas toujours. Prenons l’exemple de l’évaluation. Pendant la phase d’évaluation avec la startup, le CVC mettra en avant le fait qu’il peut apporter un soutien précieux à la croissance d’une entreprise, de diverses manières : par le biais d’un partenariat de distribution, d’un soutien à la production, etc. Les sociétés de CR, quant à elles, peuvent apporter de la « smart money », mais n’auront pas d’influence directe sur les opérations et le déploiement. Les objectifs à moyen terme des investisseurs peuvent également être différents des objectifs à long terme des grands groupes, pour la même innovation.

À court terme par contre, certains cas prometteurs montrent bien qu’une convergence des intérêts est possible. En octobre 2016 par exemple, Open Data Soft a levé 5 millions d’euros via la société de capital-risque Aster Capital, la filiale de corporate venturing Salesforce Ventures de Salesforce et son investisseur historique Aurinvest. Il sera intéressant de voir comment le co-investissement CR/CVC évoluera dans les prochaines années, et s’il deviendra un modèle ou restera un cas isolé.

Il est clair que le corporate venturing fait parler de lui dans les relations entre les grands groupes et les startups : le principal défi sera de combiner un partenariat commercial classique et un partenariat financier propre au capital-risque traditionnel. Quelle que soit l’issue, le corporate venturing est une tendance prometteuse dans l’écosystème des startups, dans sa manière de donner une nouvelle dimension à l’innovation, et de combler le fossé entre la finance et l’économie au quotidien.

 

By Antoine Baschiera, PDG d’Early Metrics  ☞  LinkedIn – Twitter

 


English version available here :

The Series: Start-ups and Corporates Part 3: Corporate Venturing, the new big players on the block

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